TREK JOUR 1 :



De bon matin, une personne de l'agence vient nous chercher à notre domicile et nous emmène promptement à leur entrepôt, puisque cette matinée est consacrée à la logistique. Nous choisissons notre matériel pour l'ascension tel que des chaussures à coque plastique, baudrier, combinaisons coupe-vent, chaussures à crampons, piolets, guêtres, cagoule, gants et vêtements thermiques. Après 2 heures de route, nous arrivons enfin au point de départ de notre trek. Au fur et à mesure que nous nous éloignons de La Paz, nous trouvons des nuages gris et menaçants. Le tonnerre gronde maintenant, et les éclairs électrisent l'atmosphère.

Notre première marche ne dure que 3 heures, mais nous croisons pourtant tous les types de climats, de la pluie à la grêle, puis enfin à la neige. Peu importe, nous sommes bien couverts et les paysages sont superbes. Parfois, nous longeons des lagunes vert émeraude encaissées dans des vallées d'herbes jaunies où les lamas paissent paisiblement, puis nous entrons enfin au coeur de la Bolivie et des visions fantasmagoriques si bien dépeintes dans les guides de voyage. Les sommets enneigés et les glaciers nous dominent à présent et notre progression nous fait tourner le dos au prétentieux Huayna potosi qui semble à présent nous narguer.



Notre campement s'établit à 4700 mètres d'altitude dans un cadre spectaculaire. En effet, notre tente fait face au magnifique massif du Condoriri, dont les glaciers majestueux et immaculés se reflètent dans les eaux limpides du lac qui s'étale devant nous. Nous assistons médusés aux changements successifs des conditions météo sur la montagne. L'atmosphère énigmatique dûe aux nuages bas et au brouillard cède peu à peu la place aux rayons lumineux qui mettent en scène le spectacle naturel de l'amphithéâtre minéral qui siège devant nous. Un peu plus tard dans l'après-midi, le temps semble se dégager. Nous profitons pleinement de cette chaleur providentielle et nous régalons par la même occasion d'une soupe de légumes et d'une grosse portion de riz avant de tomber dans les bras de morphée vers 19h. La nuit sera très agitée et la température extèrieure négative. Les parois de la tente laissent suinter l'humidité, et malgré les couches successives de vêtements que nous enfilons pour combattre le froid cinglant qui règne dans notre abri de toile, nous nous réveillons systématiquement toutes les heures, fatigués et frigorifiés.



TREK JOUR 2 :



Ce matin, nous réalisons le passage d'un col à 5000 mètres. Contrairement au trek des annapurnas au Népal où les chemins sont balisés et les pentes d'inclinaison moyenne, nous devons désormais nous frayer un chemin à travers les pierriers qui menacent nos chevilles, et affronter une pente à plus de 35 degrés d'inclinaison alors que l'air à cette altitude manque déjà. Toutefois, cette première ascension s'avère être un excellent exercice pour la suite de notre trek. Nous marchons finalement environ 6 heures alors que notre rythme est plutôt soutenu, l'irrégularité du relief ne nous épargnant pas, alors que les inclinaisons négatives et positives alternent régulièrement, mettant ainsi à rude épreuve articulations et muscles. Nous arrivons éreintés au nouveau campement basé une fois de plus plus au coeur d'un cadre exceptionnel. Cette fois-ci, le géant de 6088m nous fait face et nos regards ne peuvent se détacher de cette montagne que nous devrons gravir dans trois jours. Les lamas paissent paisiblement sur les mousses gorgées par l'eau provenant du glacier tout proche. Notre futur calvaire se reflète dans l'eau bleutée chargée de minéraux dissous.

Toutefois, le plaisir de jouir de cet environnement exceptionnel est troublé par une mauvaise nouvelle. L'agence ne nous a pas informé de la nécessité de prévoir deux grands sacs à dos de 75L indispensables pour le portage de tout le matériel nécessaire à l'ascension du Huayna Potosi à partir du camp de base (4700 m) au High camp 5200 m. Nous n'avons avec nous que deux petits sacs à dos et un seul sac de 75L, et qui plus est, bourré à craquer par nos affaires de trek ou de rechange, le reste du matériel nécessaire à l'ascension étant rangés dans des sacs de toile et transporté par les mules. Le chemin étant trop accidenté et pentu pour accéder au camps de 5200m, nous devons donc porter la totalité du matériel nous-même. Nous sommes fous de rage devant un tel manque d'organisation aussi élémentaire, et comme une mauvaise nouvelle n'arrive jamais seule, la fermeture éclair de notre tente cède à son tour et nous fait passer de nouveau une nuit qui, en plus d'être courte fut fort inconfortable. Nous nous réveillons au petit matin avec une atmosphère chargée d'humidité et à présent, les vêtements et duvets sont trempés.



TREK JOUR 3 :



Nous nous dirigeons maintenant vers le camp de base du Huayna Potosi à 4700m après avoir franchi pour la deuxième fois un col à 5000 mètres, dont la pente était bien plus raide que celle du jour précédent. Nos jambes sont à présent bien déliées et nos muscles alertes. Nous nous sentons bien acclimatés à l'altitude et arrivons donc confiants au refuge. Nous sympathisons sur place avec un couple de danois qui réalisera l'ascension avec nous. Le refuge est glacial, mais peu importe, nous passerons la nuit dans un logement en dur et comble du luxe, dans un lit même si le matelas de ce dernier est complètement défoncé.

Pendant toute la soirée, nous discutons tous les quatre de nos voyages et appréhensions au coin de la cheminée qui fournit faiblement la seule source de chaleur des lieux. Une fois n'est pas coutume, je passe une très mauvaise nuit dans cette chambre dortoir, où notre ami danois s'avère être malade toute la nuit, sans doute atteint par un mal des montagnes qui l'oblige à vomir et qui le fait se tordre de douleurs dû à de sérieux problèmes intestinaux. Pour ma part, j'ai de grandes difficultés à respirer, mon nez étant bouché, résultat des nuits précédentes passées à -8 degrés. Stéphane a dormi du sommeil du juste, rien ne semble l'avoir perturbé !



ASCENSION HUAYNA POTOSI JOUR 1 :



Dans l'ensemble, les teints sont un peu pâles au réveil, mais le soleil brille au dehors. Pressés par notre guide, nous nous empressons d'engloutir notre petit-déjeuner et de préparer nos affaires. Steph, à cause de ce léger détail de sac manquant, qui ne semble nullement perturber notre guide, se voit chargé de porter notre matériel à tous les deux, soit environ une vingtaine de kilos.

L'ascension au camp de base est loin dêtre évidente puisque la pente d'une inclinaison de 45 degrés n'est qu'un champ de pierres roulantes et tranchantes. Les 500m de dénivelé positif effectués en 2h30 est épuisante mais le décor est impressionnant. A côté de nous, le très puissant glacier charrie des blocs de pierres de plusieurs tonnes, rappelant à chacun que nous sommes sur le territoire de son excellence, et que nous devons nous plier aux règles strictes qu'impose cette nature immense et dangereuse.



Arrivés à notre but, nous découvrons, désoeuvrés le container cylindrique sans fenêtre et peu ragoûtant qui va nous servir de refuge avant le grand départ pour le sommet, dans la nuit. Le temps est parfois dégagé, ce qui nous permet de contempler le panorama superbe qui s'étend devant nos yeux. Nous sommes tout de même déjà à 5200m. Nous tentons tant bien que mal de faire une sieste mais mon rhume s'aggrave et ne me laisse pas de répit, quant à Oso, son état va de mal en pis. Je retrouve par hasard un immodium que je lui donne mais cela ne semble pas lui faire grand effet.



En fin d'après-midi jusque tard dans la nuit, des rafales à plus de 150 km/h secouent notre abri de tôle posé sur un éperon rocheux pendant plusieurs heures. A minuit, comme par miracle, le vent tombe. Il est à présent temps de s'équiper. Pour ma part, le sommeil fut quasiment inexistant et une nausée persistante s'empare de moi dès le petit-déjeuner. Oso reste allongé, il déclare forfait et ne pourra nous suivre.



ASCENSION HUAYNA POTOSI JOUR 2 :



A 1h, harnachés, encordés, emmitouflés dans nos vêtement spéciaux, nous nous élançons dans la nuit, lampes frontales allumées. Point de lune ce soir, l'obscurité est totale. Les crampons une fois fixés, nous entamons notre progression dans la neige glacée et grimpons face à la pente qui me paraît ce matin beaucoup plus raide que ce qu'elle ne paraissait la veille. Mes chaussures sont trop grandes et mes pas sont maladroits. Le guide me précède et Steph ferme la marche. Nous avançons doucement, le souffle est court, les pas sont lourds et comme si il ne manquait plus que ça, j'ai quelques problèmes intestinaux. Nous prenons de la hauteur mais n'ayant pas d'altimètre, je ne sais pas de combien nous avons évolué.



Le chemin me semble abrupte maintenant, sensation confirmée lorsque j'aperçois au loin, devant nous, les lumières de deux autres alpinistes qui gravissent les parois raides d'une crête qui chemine à au moins 45 degrés. Nous marquons une première pause. J'essaye de me faire vomir, mais rien n'y fait. Pour reprendre quelques forces providentielles, j'avale sans appétit une barre chocolatée puis nous reprenons notre calvaire. Je guette sans succès les instants de répit où, sur une surface plane, je pourrais reprendre mon souffle. Je n'avais pas autant de mal à grimper les jours précédents mais il faut bien se rendre à l'évidence, l'altitude est bien plus importante et le relief que je ne peux distinguer du fait de l'obscurité semble être beaucoup plus escarpé.



Steph a trouvé son rythme, mais malgré ses conseils ma progression reste pénible. A la deuxième pause, mes intestins me jouent des tours. Je me vois obligée de me désencorder et de défaire mon harnais pour aller me soulager. Cela fait à peine deux heures que nous marchons et j'ai l'impression que cela fait déjà une éternité; il nous reste encore 4 heures de marche, et nous n'avons pas encore atteint les parties les plus ardues. Je distingue au loin le chemin s'orienter vers une pente très étroite à 60%. Je prends mon courage à deux mains et grimpe doucement cet étroite piste qui serpente entre les crevasses. La neige est verglacée et il faut bien accrocher la paroi à coup de crampons pour pouvoir se hisser et renouveler l'effort jusqu'au sommet de la crête.



A présent c'est une autre épreuve : le pont de glace qui enjambait la profonde crevasse s'est effondré et nous devons sauter l'étroite mais dangereuse faille qui nous permettra de reprendre notre progression. Un cri perturbe instantanément le silence de la nuit. Il provient de derrière moi. C'est Steph ! Les crampons de sa chaussure de droite viennent de se détacher. En fait, c'est la sangle en nylon qui sécurise la fermeture de l'ensemble qui vient de céder. Heureusement, ces derniers ne tombent pas dans le précipice qui n'est qu'à 10 cm de ses chaussures, et sur l'intervention de notre guide qui réussit à effectuer une réparation de fortune, nous pouvons repartir. Nous avons, à cet instant présent, conscience des négligences graves de l'agence car nous sommes passés à côté d'un très grave accident.



Pour ma part, j'ai le souffle de plus en plus court. Je m'arrête de plus en plus souvent, et le guide commence à marquer des signes d'impatience. Alors que nous arrivons enfin au sommet de cette terrible pente, nous ne sommes qu'à 5700 mètres. Il nous reste donc encore 388 mètres à parcourir. « Encore 2 heures » nous annonce le guide. Chaque pas devient comme un coup de couteau dans mes poumons qui me font à présent souffrir. Le chemin ne cesse de grimper avec la même inclinaison toujours aussi abrupte, et nous avançons à présent tels des zombies dans la pénombre. Au loin, derrière nous, nous pouvons apercevoir les lumières de la ville de La Paz, mais je suis trop fatiguée pour apprécier le spectacle et reste concentrée sur la distance qu'il reste à parcourir.



Après un autre passage très raide mes jambes ne répondent plus, je ne trouve plus le souffle nécessaire pour mettre un pied devant l'autre, et malgré les encouragements de Steph, je me résouds à me séparer de la cordée. Mais l'endroit trop dangereux du fait de la présence de nombreuses crevasses dissimulées m'oblige à me hisser sur quelques mètres avant de m'écrouler sur les genoux dans la neige, épuisée. Je ne peux m'empêcher de fondre en larmes de déception. Le sommet trône fièrement au-dessus de ma tête à seulement 200 mètres de dénivelé de là, mais mes poumons me brûlent, et mes jambes ont renoncé. Je laisse Steph s'éloigner à la conquête de ce sommet que je ne foulerai pas et assiste, assise dans la neige, dépitée, au magnifique spectacle du lever de soleil. Je pense m'être assoupie quelques instants puisqu'il fait grand jour lorsque Steph revient et me tombe dans les bras en pleurs, désolé de ne pas avoir pu partager ce moment avec moi jusqu'au bout, emprunt par le remord de m'avoir laissé seule.



La descente nous offrira un spectacle tout à fait extraordinaire de murs de glace et de crevasses d'un bleu intense, de pénitents affûtés qui pointent vers le ciel. Nous prenons conscience seulement maintenant de l'extrême difficulté de l'ascension dûe à une pente abrupte jamais interrompue par le moindre faux plat. Jamais je n'avais bravé de telles déclivités sur une aussi longue distance et sur un aussi long lapse de temps. Nous sommes épuisés lorsque nous rejoignons Oso qui semble aller mieux.

Notre guide nous accorde une demi-heure de répit avant d'entamer la descente au camp de base. De nouveau, Steph se trouve alourdi d'une vingtaine de kilos qui transforme la descente en une véritable épreuve de force aussi bien mentale que physique après l'exploit accompli, sans avoir pu dormir de la nuit. Nous puisons ainsi donc dans nos dernières ressources et descendons très prudemment ce mur de pierres vertical grimpé la veille avec beaucoup plus d'entrain.



Nous arrivons exténués à la Paz. Pour ma part, j'ai de la fièvre et un rhume carabiné. Heureusement que Steph est là pour s'occuper de ma convalescence. Nous retrouvons heureusement Ludovic qui s'occupe de nous remettre d'aplomb pendant les prochains jours avant que nous ne disparaîssions pour de nouvelles aventures en Bolivie.